Un bébé est mort à Noël

Publié le par Questions de classe(s)

Posté le 2 janvier 2015 par Laurent Ott

Un bébé est mort le jour de ce Noël dernier, dans un bidonville du Nord Essonne. Ses parents l’ont retrouvé froid au matin. Ils ont été en proie à un désespoir incommensurable et le bidonville entier a été frappé de stupeur.

C’est comme si une nuit éternelle s’était abattue sur ces familles ; ce qui pourrait nous paraître étonnant, à nous les acteurs associatifs et sociaux engagés sur ce terrain, c’est le fatalisme avec lequel tout cela a été accueilli. Au milieu d’un malheur aussi grand, de tant de détresse, il n’y avait nulle colère.

Pas l’ombre d’une révolte, pas l’ombre d’une dénonciation ; pas l’ombre d’une plainte. Et pourtant… Qui pourrait croire, qui oserait dire que cette mort d’enfant n’avait aucun rapport avec les conditions de vie, qui étaient les siennes et celles de sa famille et de son groupe social ?

A l’inverse, les parents eux mêmes, et les familles alentour se sont mis à se raconter des histoires, de légendes. Pour tous, la mort de cet enfant avait besoin d’une explication sans concession. Ils l’ont trouvée dans une obscure légende de fantôme de la nuit, preneur d’enfants.

Au fond, la faute était la leur : les parents n’avaient pas accompli un quelconque rituel censé conjurer les mauvais esprits.

Ainsi, ils étaient responsables de leur malheur ; pas la misère, pas l’insécurité sociale qui leur refuse CMU ou allocations ; pas même le Maire de cette petite commune qui ira jusqu’à refuser l’autorisation d’inhumer le bébé sur son territoire. Non, tout cela était de leur faute, en raison de légendes cruelles.

D. Graeber observait dans son « Essai d’anthropologie anarchiste » que les peuples les plus pacifiques avec leur environnement et leurs voisins créaient les mythologies « , les plus dures et les plus féroces ». Il aurait pu ajouter qu’il en est de même pour tous les groupes opprimés, assujettis à une passivité inhumaine du fait des violences sociales et politiques qui pleuvent sur eux.

Quand un régime sécuritaire atteint un tel degré de sophistication, quand il ne semble plus y avoir d’espoir dans la lutte ou la fuite, quand toute perspective de progrès devient vaine, lors il ne reste plus à l’individu, comme ou groupe, d’autre issue que de se créer des monstres.

On leur donnera toutes sortes de noms et on les habillera des oripeaux de diverses cultures ; mais ce seront bien les mêmes ; ce sont ceux qui viennent hanter les hommes aux espoirs révolus.

La violence qui se retourne contre soi, le cynisme, la cruauté ne sont pas seulement dangereux pour ceux qui en sont les victimes ; ils sont une menace pour l’humanité entière et pour chacun d’entre nous.
Un jour ou l’autre, un de ces monstres parvient à la réalité et on lui donne des noms infernaux : nazisme, DAECH…

En attendant « l’ordre règne » ; les pauvres et les malheureux sont résignés.

On a brûlé moins de voitures le 31 janvier 2014…

Un bébé est mort à Noël

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