L’élite adôôre la guerre

Publié le par Frustration, revue politique

L’élite adôôre la guerre

L’élite adore la guerre.

Pas de traité de diplomatie dans cette chronique. Voyez comme toute la classe politique s’enivre de mots belliqueux, accompagnés comme d’habitude par leurs laquais, les journalistes qui eux aussi aiment ça, parce qu’ils ont hâte d’avoir de belles images à montrer.

La France part en croisade contre la « barbarie » aux côtés des Américains. Et nos médias sont unanimes pour s’en féliciter. Certains chipotent histoire d’avoir l’air moins béats. Ils s’inventent géopoliticiens à grands coups de cartes et de schémas en 3D. Mais personne ne semble questionner le principe même de cette guerre, le fond foireux de sa rhétorique.

Les politiques aiment la guerre. Quoi de plus logique, c’est LEUR grand moment. Pour tous ces gosses de riches biberonnés aux histoires de conflit napoléonien et de résistance contre les nazis, avoir « son » moment guerrier ça doit être quelque chose. Hollande a reconnu sa joie d’être accueilli en héros lors de sa visite au Mali.

Et puis c’est l’occasion unique de montrer qu’ils ont une « volonté », une « résolution ». Hollande se soumet au MEDEF et à la plupart des lobbies. Mais on ne lui enlèvera pas le fait que c’est lui le CHEF DES ARMÉES. Donc lancer sa troisième intervention militaire en deux ans, c’est un sacré truc pour montrer sa détermination. Et ça, TOUS les éditorialistes le saluent.

Mais le patriotisme qu’ils affichent n’est qu’une façade. Que l’on délocalise, que les Français s’appauvrissent, ils s’en foutent. Que l’on mette les Français, civils comme militaires, en danger par des expéditions guerrières hasardeuses ne les fait pas ciller. Du moment que la France, elle, triomphe. L’élite aime la France, pas les Français.

La grande nouveauté de notre époque, c’est que désormais même les bonnes âmes et les « humanistes » aiment la guerre. Jeunes, les pontes du PS, les intellos de tout crin et les journalistes qui prétendaient fonctionner à gauche, ont manifesté contre les guerres. Être contre la guerre, c’était bien vu, c’était cool. Encore en 2003, lorsque Bush a envahi l’Irak, les manifs ont fait le plein d’indignés contre les méchants beaufs américains. Aujourd’hui, l’Amérique branchée d’Obama part en guerre et il faut la suivre pour rester dans le coup.

On a la certitude désormais que l’on a bien fait à l’époque de ne pas partir en guerre, que les prétendues armes de destruction massive étaient un mensonge d’État monté de toute pièce. On sait aussi que cette guerre interminable a mis le chaos dans la région pour des décennies, qu’elle a fait des centaines de milliers de morts, qu’elle a engendré des générations de djihadistes. On nous propose désormais d’y retourner pour « réparer » une situation qui ne nous concerne en rien, et qu’aucun spécialiste sérieux ne soutient qu’elle résolve à long terme quoi que ce soit, au contraire.

Cette guerre est au-dessus de nos moyens. Et pourtant, alors même que pour ce qui concerne les affaires intérieures on nous rabâche tous les jours qu’il va falloir se serrer la ceinture parce qu’on n’a pas le choix, les leaders de tous les partis qui souhaitent la « rigueur budgétaire » soutiennent à 200 % cette troisième intervention militaire. On nous dit que c’est « juste des bombardements »… Or, « juste des bombardements » en Libye en 2011 ça avait coûté la broutille de 368 millions d’euros, et entraîné un « surcoût » pour le budget de la défense de 541 millions d’euros. Que fait-on de ce surcoût ? Il est absorbé par un fonds interministériel de secours, ce qui signifie concrètement que les années d’intervention tout le monde se retrouve mis à contribution. Pourtant, aucun chantre de la « réduction de la dette publique » pour s’opposer à cette guerre de plus.

Que s’est-il passé pour que des interventions militaires aussi coûteuses et néfastes fassent l’unanimité ? Comment s’y prend-on désormais, pour nous vendre la guerre comme une opération humanitaire ?

1 – D’abord on nous dit qu’il s’agit de « prendre nos responsabilités ». Responsabilités de quoi, on ne sait pas. De gendarme du monde qui se substituerait illégalement à l’ONU ? D’ancien pays colonisateur qui assure hyper maladroitement le service après-vente ? De pointe avancée de la civilisation chargée d’apporter la lumière démocratique aux quatre coins du monde ? On ne sait pas. Prendre nos responsabilités, c’est peut-être tout simplement assurer nos intérêts économiques dans le coin. Là, ce serait plus clair. Enfin nos intérêts… il faudrait dire leurs intérêts économiques, parce que pour ma part je n’ai pas d’actions chez Areva ou Total.

2 – Ensuite il s’agit de « ne pas capituler face à la barbarie ». Quand les conservateurs américains employaient le mot on s’offusquait de leur manichéisme, de la grossière théorie du choc des civilisations. Aujourd’hui, si vous doutez de la pertinence de l’expression, vous serez un « munichois ». Vous serez comme ceux qui, en 1940, n’ont pas osé se battre contre Hitler. La guerre comme devoir moral de résistance au Mal absolu. Une analyse toute en finesse.

3 – La barbarie est là, c’est eux, c’est Al-Qaïda/ l’État Islamique/ Boko Aram. C’est bien d’avoir des méchants identifiés. Ils sont méchants parce qu’ils tuent des journalistes, qu’ils violent des femmes, qu’ils ne respectent pas les droits de l’Homme comme… une bonne cinquantaine d’États dans le monde, dont les pays de la péninsule arabique à qui on vend pourtant notre Louvre, notre Sorbonne, nos avions de chasse. Daesh décapite ? Mais c’est une pratique encore courante et même retransmise à la télévision en Arabie Saoudite pour appliquer la peine de mort. Leur fait-on la guerre ? Non, alors même qu’ils financent ces même groupes terroristes.

4 – Pour s’assurer qu’on soit bien remonté, les médias balancent la biographie tire larme des gentils otages. D’abord on a eu droit au journaliste américain hyper cool, une sorte de Hugh Jackman au teint hâlé, et maintenant on a le droit au portrait du « randonneur sympa » en Une. Les politiques se tirent la bourre pour faire l’hommage le plus émouvant, on rivalise de minutes de silence et de journées de deuil national. On nous présente l’otage assassiné comme s’il était notre tonton-randonneur-qui-aime-la-nature à tous, et on nous demande de le venger. Mais un État de droit ne peut pas organiser une vendetta, il n’agit pas comme un parent de la victime, mais comme un législateur. Alors pourquoi nous demande-t-on de cautionner et d’encourager à l’international une conception de la justice radicalement contraire à celle en vigueur dans nos frontières ?

5 – Autre technique, on fait monter la peur d’une attaque terroriste. Si vous ne vous sentiez pas concerné vous allez bientôt l’être parce que le prochain ça pourrait être VOUS. Parce que maintenant, forcément, les types en face nous font miroiter des attentats dans le métro parisien. Le ministre de l’Intérieur réplique en disant que « la France n’a pas peur ». Comment peut-il parler en notre nom ? Quand on ne prend pas le RER pour aller travailler c’est sûr que la perspective d’une bombe n’est pas très inquiétante. Après tout cela permettra de faire passer des lois liberticides comme une lettre à la poste.

6 – Malheureusement, la guerre ne passionne pas les foules. L’armée, on ne la connaît pas, ce sont des professionnels et nous n’irons pas la faire, le service militaire ayant disparu. On mettra à la rigueur les drapeaux en berne quand un Rafale se fera descendre, mais on regardera ça de loin, comme un truc technique réservé à des experts. Mais c’est impossible, parce que tout le but de cette intervention est de montrer que c’est l’avion de chasse le plus fiable du monde. Pour le commander, vous pouvez composer le numéro qui s’affiche en bas de votre écran ou aller directement sur http://www.dassault-aviation.com/fr

7 – Depuis qu’Obama est noir et Hollande « social-démocrate », les bonnes âmes de gauche qui, hélas, dirigent les syndicats et les partis politiques, n’ont plus envie de rééditer les tee-shirts de type « fuck Bush » et « halte à la busherie » et d’organiser une manif pour conscientiser la jeunesse. Les petits jeunes de l’UNEF sont sans doute trop occupés à s’entre-bouffer pour obtenir un poste d’assistant parlementaire au PS. Et l’extrême-gauche organise le soixantième cycle de conférence sur Marx et Gramsci à Nanterre. Alors qu’en 2003 ils étaient aux premiers rangs du front contre la guerre « impérialiste » du président américain, personne dans les rues pour dire que cette guerre n’a pas de raison d’être.

Si l’élite adore la guerre c’est parce qu’elle ne la fait pas, qu’elle ne la paye pas, qu’elle n’en souffrira jamais.

"Frustration" revue politique : http://www.frustrationlarevue.fr/

Lu sur le blog de Christine Delphy : http://delphysyllepse.wordpress.com

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