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L’hérésie joyeuse de la gratuité...et si à Morlaix il y avait eu une vraie liste à gauche !

Publié le par Libération

                                                                           TRIBUNE

En 2007, l’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile (Bouches-du-Rhône) - 12 communes, 103 000 habitants - négocie une délégation de service public avec les autobus aubagnais, une entreprise locale rachetée par Veolia. Enjeu : assurer le bon fonctionnement des 11 lignes de transports publics que compte le pays de Pagnol et des santons. Pour des raisons économiques et écologiques, l’agglomération souhaite un développement des déplacements en bus. Bras de fer entre la collectivité publique et l’entreprise privée. Celle-ci obtient le marché, mais doit s’engager à une augmentation de la fréquentation de 15% sur les dix ans. Dans une période où les transports en commun peinent à retenir leurs usagers, c’est vécu comme une éclatante victoire.

2008 : élections municipales. L’équipe aubagnaise sortante - union de la gauche conduite par des communistes atypiques - cherche une mesure emblématique. Après de vifs débats, elle propose dans le scepticisme à peu près général la gratuité du réseau de transports publics rendue effective un an après son élection, en mai 2009. Depuis, la fréquentation des bus a augmenté de 170%. 63% des trajets directement générés par la gratuité sont effectués par des personnes qui sinon auraient pris leur voiture. L’investissement public par déplacement a été divisé par deux. Dans des bus où la fraude et son contrôle n’ont plus de raison d’être, où il n’y a plus de caisse, l’atmosphère se détend. Incivilités, dégradations, agressions sont en baisse. Les jeunes prennent l’habitude de quitter leurs cités et d’investir le centre-ville. Les bourgades éloignées paraissent soudain plus proches. Pour une famille de quatre personnes, le gain de pouvoir d’achat est d’environ 60 euros par mois.

Cette success story provençale appelle quelques réflexions. Le dogme pesant selon lequel le marché serait l’unique façon efficace et raisonnable de gérer l’accès aux biens produits par l’activité humaine reçoit un démenti sans appel. La gratuité est économiquement, écologiquement, socialement, et même sur le plan sécuritaire, beaucoup plus efficace que le payant. Autre remarque, le niveau local peut porter des politiques alternatives très prospectives. Alors que les Etats semblent tétanisés par l’obsession comptable qui les soumet de plus en plus au pouvoir (et aux délires) de la finance, l’expérimentation locale montre qu’on peut s’en affranchir et faire de vrais choix politiques. Ensuite, s’établit une sorte de «contamination» par la base, du fait de l’exemplarité de cette innovation. Ainsi, tout l’est du département de l’Oise passe peu à peu à la gratuité, à la suite de Compiègne, première ville de France à avoir tenté l’expérience. Et cette question est désormais portée par de plus en plus d’acteurs de la vie politique locale. Une vingtaine de collectivités ont déjà sauté le pas. Symptôme encourageant : les rencontres qui s’organisent sur le sujet tranchent par leur tonicité avec tant de réunions politiques où s’expriment une aigreur dépressive, un mécontentement déboussolé. La gratuité touche à des ressorts essentiels de la vie individuelle et sociale. Ce qui donne sens à notre existence est sans prix, l’exact contraire de «sans valeur». Nous sommes très attachés à certaines inventions politiques - l’école gratuite, les remboursements de la Sécurité sociale - qui placent des biens jugés essentiels au-dessus des contraintes du marché et en font des droits, non dans les mots, mais dans les faits. Non pas à chacun selon son compte en banque, mais à chacun selon ses besoins. Ces débats, où se croisent l’intime et le collectif, le concret et l’utopie, «ça fait du bien», disent souvent les participants. L’obnubilation provoquée par l’influence montante du marché nous fait croire à la déprimante maxime selon laquelle rien ne serait gratuit. Redécouvrir qu’il s’agit d’une contre-vérité, en effet, ça fait du bien.

Pourtant, le libre accès aux transports publics n’efface pas le coût qui les rend possible. L’aller-retour Aubagne-La Bouilladisse est gratuit pour l’usager, free, disent les Anglo-Saxons. Mais en amont, il faut bien payer les bus et les chauffeurs. Pour financer sa gratuité, l’agglomération aubagnaise a bénéficié d’une aubaine. Elle est passée au-dessus des 100 000 habitants, ce qui lui ouvrait la possibilité d’augmenter le «versement transport» que payent les entreprises de plus de 9 salariés. Et son choix de construire une ligne de tramway (gratuit !) a même permis d’atteindre le taux maximum de 1,8% de la masse salariale. Ces augmentations ont à elles seules permis d’absorber le coût de la gratuité : disparition des recettes de billetterie, nouveaux bus et fréquences plus rapides pour répondre à la hausse de fréquentation (moins les frais liés à la fabrication, à la commercialisation et au contrôle des titres de transports). Les entreprises concernées ont plutôt bien pris une mesure qui leur coûte de l’argent, mais se traduit en même temps par une fluidité des déplacements favorable aux affaires et à l’acheminement des salariés. Ces circonstances particulières rappellent que ces expériences de politique alternative sont des aiguillons, pas des recettes. Au moins la question mérite-t-elle d’être posée.

Elle vient par d’autres voies, car les transports publics ne sont pas le seul champ où la gratuité est efficace et désirable. Plusieurs collectivités pratiquent la gratuité d’un quota d’eau considéré comme vital. D’autres ont institué la gratuité des obsèques, entourant ainsi le chagrin d’une solidarité concrète et libérant les endeuillés de la pénible négociation avec les entreprises de pompes funèbres. D’autres encore s’inscrivent dans le mouvement du logiciel libre qui porte des formes très novatrices d’appropriation et d’élaboration collectives. L’alternative dont le communisme étatique et centralisateur du XXe siècle avait rêvé et qu’il a manquée, l’imagination décentralisée des amis des gratuités locales en sera-t-elle le ferment ?

«De la gratuité», éd. de l’Eclat, 2006. «Voyageurs sans ticket», avec Magali Giovannangeli, éd. Au diable Vauvert, 2012. Ces deux ouvrages sont en libre accès sur Internet.

Jean-Louis SAGOT-DUVAUROUX Philosophe et dramaturge

Publié dans Transport, Municipale

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