Etat espagnol : la lutte pour les droits des femmes, un enjeu de classe et sans frontières

Publié le par CCR 4

Etat espagnol : la lutte pour les droits des femmes, un enjeu de classe et sans frontières

Malena Vrell

En pleine crise économique, le monde du travail de l’État espagnol a été transformé en laboratoire par les classes dominantes. Le Parti Populaire (PP) a imposé de violentes mesures d’austérité aux conséquences dramatiques : un taux de chômage touchant 26% de la population (50% chez les jeunes), une émigration en hausse de 10% par rapport à l’année dernière (260.000 personnes quittent l’État espagnol pour le seul premier semestre 2013), plus de 35.000 personnes jetées à la rue en début 2013 faute de pouvoir payer leurs prêts hypothécaires, un taux de suicide croissant mais passé sous silence [1]. Dans ce cadre, l’avant-projet de loi sur l’avortement du ministre de la Justice Gallardón constitue une nouvelle attaque qui frappera en premiers lieux les femmes les plus pauvres. Pour le PP, c’est l’occasion de rassembler son électorat traditionnel autour d’une question sociétale, pour faire oublier les coup de cisailles dans le code du travail, ainsi que les divisions et les polémiques au sein du parti.

Le 20 décembre dernier, l’avant-projet de loi intitulé « Loi de Protection de la Vie de l’enfant conçu et des Droits de la Femme enceinte », a donc été présenté devant au conseil des ministres. Malgré une opposition majoritaire de la population, le « bon élève » de l’Union Européenne, fait le choix d’un immense retour en arrière concernant les droits des femmes, porté par la conjonction d’un certain renouveau du système patriarcal, de l’Église et de l’héritage franquiste.

Un retour en arrière de 30 ans

L’avant-projet de loi vise à revenir sur la loi de 2010 qui légalisait l’avortement jusqu’à 14 semaines, sans besoin de justification et de 22 semaines en cas de “risque grave pour la vie ou la santé de la mère ou du fœtus”. Avec la loi de Gallardón, l’avortement ne sera donc légal que dans deux situations précises : en cas de viol et à condition que la victime ait déposé plainte (jusqu’à deux semaines), et en cas de grave danger pour la vie ou la santé physique ou psychique de la mère (22 semaines). La loi de1985, adoptée pendant la transition démocratique, permettait l’avortement en cas de malformation du fœtus. Celle-ci est donc elle aussi remise en cause par Gallardón qui affirme qu’“on ne peut laisser la vie d’un fœtus dépendre exclusivement de l’avis de la mère” [2].En Espagne, la plupart des femmes avortent après 14 semaines (et moins de 22) en invoquant le danger psychique que la grossesse peut leur causer. Les « anti-ivg », pour lesquels ce mécanisme législatif peut être invoqué trop facilement, se réjouissent désormais du long et éprouvant processus qu’auraient à affronter les femmes souhaitant avorter. Ainsi, elles auraient à batailler pour obtenir des rapports médicaux faits par deux médecins extérieurs au centre d’IVG, afin de prouver la « réalité du danger ». D’un autre côté, cette loi rallonge aussi le délai de « réflexion » de 3 à 7 jours et empêche les mineures d’avorter sans l’autorisation de leurs parents.

Gallardón, plein de cynisme, se félicite que « les femmes victimes d’avortement ne seront pas pénalisées » par cette loi, tout en prévoyant une peine pouvant aller jusqu’à 3 ans de prison ferme pour le personnel médical ayant réalisé ces opérations en dehors de ce que prescrit la loi. Face à toutes ces restrictions, il deviendra quasiment impossible pour les Espagnoles d’avorter. Telle est la réalité soulignée par l’Association des Cliniques Autorisées à pratiquer l’IVG (ACAI),cliniques dont les prérogatives sont elles-mêmes réduites par l’avant-projet de loi.

La défense des plus faibles : de l’hypocrisie à l’idéologie

« Las ricas abortan, las pobres mueren » (les riches avortent, les pauvres meurent) dessinent des lettres rouges de rage sur les murs de Barcelone. En effet, cette loi ne fait que souligner encore plus les différences entre les femmes les plus privilégiées et les plus pauvres. Déjà à l’époque du franquisme, les femmes les plus fortunées souhaitant avorter faisaient l’aller-retour à Londres. Aujourd’hui l’histoire se répète, laissant aux femmes travailleuses, précaires, chômeuses sans autre possibilité que d’avorter dans la clandestinité, au risque de leurs vies, ou, le cas échéant, forcées de garder leur enfant contre leur gré. Alors que 70 000 femmes dans le monde meurent tous les ans des suites des avortements, cette nouvelle loi condamne les femmes de notre classe à grossir les statistiques. Nos camarades de Pan y Rosas de l’État espagnol dénoncent dans leur communiqué contre l’avant-projet de loi l’« Alliance criminelle entre le capitalisme, le patriarcat et l’Église » [3]. En effet, cette loi, loin de « défendre les plus faibles » comme le prétend l’hypocrite Gallardón, vise à mettre en pratique une idéologie au service des intérêts de l’Église et de l’électorat le plus conservateur, tout en frappant les femmes de notre classe.

Un enjeu doublement idéologique

D’après les sondages réalisés par Sigma Dos pourEl mundo, de73 à 76% des espagnol-e-s considèrent que la loi actuelle ne devrait pas être modifiée. Pour comprendre l’ampleur et le but de la loi clairement idéologique il faut donc la situer dans le cadredes différentes mesures réalisées par le gouvernement ces deux dernières années.

La loi sur l’avortement était effectivement une promesse faite et attendue par son électorat le plus à droite, qui ne cessait de lui reprocher d’avoir laissé cette question de côté. Mais c’est surtout la crise profonde au sein du gouvernement -le refus croissant de la population des mesures austéritaires, les scandales de corruption et la baisse de près 10% depuis 2011 de la cote de popularité du PP à cause de divisions internes, d’après les derniers sondages- qui l’a conduit à mener cette réforme. Un effritement qui s’opère sur sa gauche mais aussi sur sa droite comme en témoigne la récente création du parti Vox, à la droite du PP.

Durant les deux premières années du régime, celui-ci a multiplié les coupes budgétaires et les contre-réformes dans l’éducation, la santé et l’emploi. D’économique, cette offensive est devenue idéologique : limitation du droit à l’avortement, restrictions des droits à manifester, (loi sur la Sécurité Citoyenne), durcissement du code pénal ou encore renforcement du cours sur la religion dans les lycées. Ainsi, si la séduction d’un électorat plus à droite semble être la stratégie actuelle du gouvernement, ces réformes matérialisent un véritable projet de société. Société où les femmes seraient à nouveau infantilisées, réduites à leur rôle procréateur, et nécessitant la tutelle permanente d’un homme, qu’il soit médecin, psychiatre, ou ministre, pour décider à leur place.

Plus jamais les « anges de la maison »

« Il me semble inconcevable qu’avorter soit illégal mais que licencier une femme enceinte soit légal » [4] affirme une ouvrière de Panrico, pour laquelle les femmes travailleuses seront les plus pénalisées par cette loi- des femmes dont les conditions de travail se dégradent, les droits sont réduits et les acquis de nombreuses années de lutte partis en fumée.

C’est donc la place des femmes dans la société qui est durement atteinte par cette loi, leur capacité à décider d’elles-mêmes sans contraintes ni conditions. Impossible alors de ne pas penser à la politique patriarcale du franquisme pour lequel les femmes étaient censées être « les anges de la maison ».

¡Nosotras parimos, nosotras decidimos ![ [5] Quand les voix des femmes s’emparent des rues

Les réactions ne se sont donc pas fait attendre. Dès le 20 décembre, des milliers de personnes ont protesté contre l’avant-projet de Gallardón. Ces manifestations se sont multipliées depuis, permettant de constituer des groupes organisés et offensifs à l’intérieur du pays, tandis que la répression de la part de l’appareil de l’État a fait de celles-ci un point de convergence pour l’expression du raz-le bol généralisé d’une bonne partie de la population.

Après les manifestations du 20 décembre, et du 23 janvier, le 1erfévrier fut une date internationale de lutte pour le droit à l’avortement en Espagne. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes de l’État espagnol, notamment à Madrid, terminus de l’initiative appelée le « train pour la liberté », une initiative de Las Comadres, une association féministe des Asturies, à laquelle se sont jointes plusieurs organisations. Ainsi, des centaines de femmes sont parties de Gijon, au nord, en passant par Valladolid, où se tenait la Convention du PP, pour arriver à Madrid. Une délégation s’est ensuite rendue au Congrès des députés pour remettre le manifeste intitulé : « Droit à décider : je décide », signé par 300 associations.

Les vents de l’État espagnol en Europe : entre solidarité internationale et crainte nationale

En solidarité avec les espagnoles se sont déroulées de nombreuses manifestations devant les ambassades ou consulats de l’État espagnol de nombreux pays dans le monde : en France, au Royaume Uni, en Belgique, en Italie, mais aussi en Argentine, au Mexique et en Équateur. Des cintres et des aiguilles à tricoter étaient brandis dans les cortèges pour rappeler les conditions et procédés inhumains utilisés lors des avortements clandestins, et en particulier sous Franco.

Cette solidarité internationale, et notamment européenne, répond aussi à une crainte qui dépasse les limites de l’État espagnol. En effet, le 27 décembre, Gallardón déclarait au quotidien de droite ABC « nous avonsfait la première loi qui reflète l’opinion majoritaire des citoyens européens(…)et je suis convaincu que cette initiative aura des prolongements dans les Parlements d’autres pays européens ».À regarder le nombre de personnes dans les rues à Paris, à Bruxelles, à Londres, en Italie, ainsi que les slogans portant sur des revendications spécifiques à chaque pays, cette citation prend tout son sens. Alors que la droite et l’extrême droite se sont emparées des rues dernièrement en France avec « Le jour de la colère », la « Manif pour tous » ou « La marche pour la vie », les reculs des gouvernements ne cessent de nourrir cette méfiance.

Les législations concernant l’avortement varient énormément d’un État à un autre. Au Portugal l’avortement n’est permis que jusqu’a dix semaines de grossesse (contre vingt-quatre au Royaume-Uni) et son remboursement ainsi que d’autres limitations à ce droit sont au centre des débats. L’exemple le plus frappant est celui de Malte où l’avortement n’est pas restreint mais tout-à-fait illégal. Par ailleurs, bien que la votation du 9 février remettant en question le remboursement de l’IVG en Suisse n’a pas été approuvée, elle montre à quel point la réduction de l’avortement à « une affaireprivée » reste d’actualité. Les contestations massives jouent aussi un rôle de pression pour les gouvernements. À ce titre, le 19 janvier près de 16 000 personnes se sont réunies à Paris lors de la « Marche pour la vie » scandant des slogans tels que « Vive l’Espagne » ou « Faudrait-il aller en Espagne pour le garder » soulignant que les reculs du gouvernement espagnol nourrissent aussi la droite française dans leur opposition au gouvernement Hollande sur les questions sociétales.Dans le cadre de l’Union Européenne, le refus du Parlement européen le 10 décembre du texte préconisant pour les femmes le droit à l’avortement et à la contraception quel que soit leur pays de résidence en Europe, montre aussi le pouvoir que la droite exerce au sein du Parlement.

Les droits acquis au prix d’années de luttes ne seront donc jamais gravés dans le marbre de la bourgeoisie qui, chaque fois qu’elle le pourra, tentera de les restreindre voire de les supprimer. Si certaines atteintes semblent ne pas toucher la totalité des opprimés, c’est notre classe sociale dans son ensemble qui encaisse un recul, chaque défaite renforçant le camp adverse. C’est pourquoi, quoique certains puissent penser qu’il n’est attaqué que sur ses flancs, notre camp doit prendre en charge sa propre défensedans son ensemble ! Nos luttes contre la précarité, contre le racisme et contre toutes les oppressions constituent une seule et même lutte à laquelle nous devons faire prendre corps grâce à la convergence. À nous donc de faire la jonction et de nous mobiliser pour les droits de tous et de toutes. Notre classe est sans frontières, notre lutte aussi. ¡Si una mujer avanza, ningún hombre retrocede ! Si une femme avance aucun homme ne recule !

09/02/14

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En France : une hypocrisie pleine de reculs

30 000 personnes à Paris et 40 000 en France, dans une trentaine de villes, se sont réunis le 1er février en solidarité avec les femmes espagnoles pour le droit à l’avortement. Face aux reculs de la droite en Espagne, le PS se félicite des avancées en France concernant les droits des femmes. La récente suppression de la notion de « détresse » du Code de santé publique pour pouvoir recourir à l’IVG, devient ainsi la preuve ostensible du caractère progressiste du gouvernement. Bien que ce soit un élément positif, entraînant à nouveau la colère des secteurs les plus réactionnaires, il serait pourtant naïf de croire à l’image d’un gouvernement cherchant à améliorer les droits des femmes ou ceux des secteurs les plus opprimés en France. Bien au contraire, après le long processus que l’adoption du mariage pour tous a supposé et ce avec bien des limites, le gouvernement n’a cessé de reculer face à la pression de la droite et de l’extrême droite en remisant ses promesses concernant la PMA. De même, alors qu’en France plus d’une femme sur trois a eu recours à l’IVG au moins une fois dans sa vie, près de 150 centres d’IVG ont été supprimés dans les dix dernières années, les délais d’attente pour un premier rendez-vous dépassent aujourd’hui souvent le délai légal d’une semaine ; pendant les périodes de vacances, beaucoup de centres ferment, faute de personnel. Ce même gouvernement qui ferme les crèches départementales, cherche maintenant hypocritement à se positionner à l’avant-garde des droits des femmes, tout en faisant des concessions à la droite. Certes le PS était à la manifestation le 1er février, de même que les associations et mouvements féministes qu’il influence. Cependant, une chose est sûre, les femmes, le mouvement LGBT et le mouvement ouvrier ne pourront compter que sur leurs propres forces pour défendre tous leurs droits et les faire avancer.

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[1] L’Institut National des Statistiques a tenu, entre 1906 et 2006, des statistiques sur les taux de suicide dans l’Etat espagnol. Depuis 2007, avec le début de la crise, la publication de ces bulletins a été supprimée.

[2] http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/12/30/avortement-la-regression-espagnole_4341313_3208.html?xtmc=gallardonxtcr=1

[3] Voici la traduction en français de leur communiqué :http://www.ccr4.org/C-est-nous-qui-accouchons-mais-nous-ne-decidons-plus

[4] Propos d’une ouvrière de Panrico concernant les droits à l’avortement :http://mujerespanyrosas.wordpress.com/2014/02/07/las-trabajadoras-de-panrico-opinan-en-contra-la-ley-del-aborto-del-pp%E2%80%8F/

[5] “C’est nous qui accouchons, c’est nous qui décidons”

Publié dans Féminisme

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