Nelson Mandela: son héritage pour les LGBT d’Afrique du Sud

Publié le par Yagg

Nelson Mandela: son héritage pour les LGBT d’Afrique du Sud

Le père de la Nation arc-en-ciel s'est éteint hier, jeudi 5 décembre, à l'âge de 95 ans.

L'émotion est forte à l'heure où l'un des hommes qui a marqué le XXe siècle par son combat et ses convictions s'éteint. Par sa personnalité, Nelson Mandela est parvenu à devenir le visage d'une nation transformée, comme en témoigne notamment le prix Nobel de la paix qu'il a reçu, avec le dernier président blanc du pays Frederik de Klerk, en 1993. L'Afrique du Sud figure aujourd'hui dans le peloton de tête en matière d'égalité des droits grâce à des mesures symboliques. Mais le pays a beau avoir fait du drapeau arc-en-ciel l'un de ses emblèmes nationaux, l'homophobie demeure une réalité incontournable au quotidien pour les personnes LGBT.

FIN DES DISCRIMINATIONS
C'est sous l'impulsion de Nelson Mandela et de son attachement aux droits humains que le Congrès national africain (ANC) a milité dès 1993 pour l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Le parti a introduit explicitement l'orientation sexuelle et l'identité de genre dans la Constitution provisoire. Le texte définitif a conservé ces mentions et l'Afrique du Sud est devenue en 1996 le premier pays au monde où les personnes LGBT sont explicitement protégées des discriminations par la Constitution. Cette avancée sur le terrain du droit en appelait d'autres puisque dans les faits, des lois homophobes demeuraient en vigueur. Les relations sexuelles entre hommes étaient toujours interdites, par exemple. La Cour constitutionnelle d'Afrique du Sud a déclaré cette mesure inconstitutionnelle en 1998.

La même juridiction a pressé la main du pouvoir législatif en décidant en 2005 que les couples de même avaient eux aussi le droit de se marier. La Cour a donné un an au Parlement pour adopter une loi en ce sens. Par 230 voix contre 41, les élu-e-s ont fait de l'Afrique du Sud le cinquième pays au monde et le premier du continent à reconnaître le mariage des couples de même sexe. Pour beaucoup, cette conquête d'une liberté nouvelle pour les LGBT fait écho au combat de Nelson Mandela pour la liberté alors qu'il avait été emprisonné en raison de son combat contre l'apartheid.

ALLIÉS
Le «père de la nation» a d'ailleurs croisé la route de militant.e.s homosexuel.le.s. Lorsqu'il est arrêté en 1962 avant de passer 27 ans en prison, il est le faux chauffeur d'un faux homme d'affaires. Pour circuler sans encombres alors que l'on demandait aux Noir.e.s de présenter un passeport lors de leurs déplacements, Nelson Mandela prétendait conduire Cecil Williams, un communiste gay, dans ses déplacements. Leur stratagème a finalement été éventé, entraînant la condamnation à perpétuité de Mandela et la fuite de son acolyte. Cette anecdote a fait l'objet d'un film récompensé aux Teddy Awards: The Man Who Drove With Mandela (L'homme que conduisait Mandela, en français).

Gay et séropositif, Edwin Cameron se souvient de ce jour où Nelson Mandela l'a contacté pour lui proposer une éminente fonction: «Mandela m'a nommé [juge] à la Haute Cour à la fin de sa première année de mandat en décembre 1994 en tant qu'homme ouvertement et fièrement homo et, 16 ans plus tard, je suis un membre de la plus haute cour d'Afrique du Sud, a-t-il confié au Guardian en 2010. Je peux en toute confiance affirmer que mon orientation sexuelle n'avait aucune importance. Je crois que beaucoup d'autres choses – politiques, légales et personnelles – ont joué un rôle, mais ça n'a pas été retenu contre moi.» Au contraire, le président sud-africain s'est même montré enthousiaste: «Mandela n'était pas seulement heureux de me nommer, il l'a fait avec une chaleur personnelle pleine d'empathie, qu'il a personnellement exprimée à moi et à d'autres», raconte Edwin Cameron dans Exit.

SIDA ET VIOLENCE
Lui aussi reconnaît cependant que le pays n'est pas encore au terme de son combat pour les droits et le respect des personnes LGBT et séropositives. Ce n'est qu'après son mandat présidentiel que Nelson Mandela s'est attentivement saisi de la question du sida, pourtant incontournable dans ce pays qui compte le plus grand nombre de malades au monde. Il a créé une fondation qui porte son nom et a usé de son influence personnelle dans les instances politiques pour inciter ceux et celles qui lui ont succédé au pouvoir à prendre des mesures. Lui-même a perdu l'un de ses fils à cause du virus.

Égaux/ales en droits, les homos, les bis et les trans' ne le sont pas vraiment dans les faits. Dans les grands centres urbains, ils et elles connaissent relativement peu de difficultés. Dès qu'on s'en éloigne, la situation peut devenir critique. Un adolescent est mort dans un camp qui prétendait transformer les garçons efféminés en «hommes». Les viols «correctifs» de lesbiennes ne sont malheureusement pas exceptionnels et les meurtres de gays passent inaperçus car la police est peu formée. Pas moins de 40 lesbiennes ont été violées ou assassinées depuis 2001. Le club de foot Les Dégommeuses a tenu à honorer leur mémoire lors d'une veillée en mars dernier, en association avec la photographe Zanele Muholi, fondatrice du Thokozani football club, dont le nom est un hommage à une footballeuse lesbienne assassinée. Sur place, pour résister, pour exister, des lesbiennes d'Afrique du Sud ont créé le blog Inkanyiso, ce qui signifie «lumière» en zulu.

Aujourd'hui, les associations de défense des droits des LGBT sont reconnaissantes envers Nelson Mandela pour le travail accompli en faveur des minorités sexuelles. Elles déplorent toutefois ce bilan à deux facettes où, en droit, l'Afrique du Sud est exemplaire, mais reste à la traîne dans les faits. Si le pays veut demeurer un «eldorado» pour les LGBT en Afrique, le gouvernement de Jacob Zuma doit accentuer ses efforts pour que l'idéal de Nelson Mandela d'une nation réconciliée, unie et en paix avec elle-même devienne une réalité.

Publié dans Afrique, LGBT, Vidéo

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