De la trahison des «Beurs»: retour sur une marche récupérée

Publié le par Antoine Perraud sur Médiapart

De la trahison des «Beurs»: retour sur une marche récupérée

Voilà 30 ans, ils défilaient pour l'égalité et contre le racisme. Ils ne trouvèrent que paternalisme et faux-fuyants de la part d'une gauche moralisante, prompte à transformer la politique en spectacle. Un documentaire nous ouvre les yeux sur ce jeu de dupes, dont les Français issus de l'immigration ne cessent de faire les frais...

Pas un mot de commentaire. Des témoins essentiels, filmés dans le même fauteuil théâtral au velours rouge. Et des archives, dont le grain donne le vertige : en 1983, nous étions plus proches de la guerre d'Algérie que de notre incertain aujourd'hui. En 1983, les crimes racistes pullulaient : le succès de la marche, avec son point d'orgue parisien (près de 100 000 manifestants), le 3 décembre 1983, dut beaucoup à l'émotion suscitée par l'assassinat d'un Algérien jeté du train Bordeaux-Vintimille par des apprentis légionnaires, parmi des passagers indifférents ou tétanisés. En 1983, la justice faisait preuve d'une mansuétude tordue : le mort d'origine arabe (même raisonnement avec la femme violée) ne l'avait-il pas bien cherché ?

En 1983, comme le rappelle le père Christian Delorme, les marcheurs étaient « partis sur les routes d'une France inconnue dont ils avaient peur ». La banderole du cortège traversant le pays de ville en ville indiquait : « Vivre ensemble avec nos différences. » Un autre calicot proclamait : « La France est comme une mobylette, pour avancer il lui faut du mélange. » Malgré l'effervescence culturelle, les festivals de musique, les troupes de théâtre, les enfants issus de l'immigration étaient dans l'angle mort d'une nation persuadée d'être immaculée, blanche. Une journaliste demande, en 1983, à un marcheur. « Ça change vos rapports avec les Français ? » Ils sont français ! Ils le sont contre vents et marée, parfois contre père et mère, comme le rappelle Magyd Cherfi, du groupe Zebda, dans un témoignage d'une force singulière (voir vidéo ci-dessous).

La France officielle – ô roide Mitterrand sur sa bergère élyséenne face à ses visiteurs-marcheurs comme venus d'ailleurs ! – ressemble à une poule qui aurait trouvé un couteau. Ah ! la curiosité quasiment exotique de Bernard Pivot recevant, à Apostrophes, le « méritant » Mehdi Charef, jeune mécanicien affûteur, auteur du Thé au harem d'Archi Ahmed. Farida Belghoul, parmi les meilleurs esprits, libres et structurés, qui témoignent dans ce documentaire – elle devait publier son roman Georgette en 1986 –, lâche en grinçant : « Après la chasse au faciès, nous avons connu l'engouement des faciès. »

Le film nous fait alors comprendre, avec finesse et puissance, comment la marche pour l'égalité fut instrumentalisée au moment où elle était baptisée “Marche des Beurs”, par un paternalisme chafouin, efficace, imparable, incarné par Bernard-Henri Lévy ou Harlem Désir (“SOS Racisme”). Le marketing remplaçait le militantisme, la morale dégoulinante supplantait l'action politique : place à la petite main de “Touche pas à mon pote”. Le badge valait conscience !

Résultat de cette récupération menant à l'impasse et à la négation de tout ce qu'induisait le mouvement ainsi trahi : « Jamais nous n'aurions alors imaginé que l'islam viendrait colmater les failles et que certains se diraient : “On n'est pas chez nous, on va donc se fabriquer le chez nous” » (Magyd Cherfi). Le plafond de béton fut maintenu sous couvert de sauver la face. Toujours cette façon très française – donc indécrottablement coloniale – de transformer une question politique en décorum au nom des droits de l'homme. L'insoluble contradiction devint zoo humain : l'exploitation de l'image de la mannequin Farida Khelfa (elle filme aujourd'hui Nicolas et Carla Sarkozy) s'avérait le pendant des momeries humanitaires...

La captation aveuglante demeure à l'ordre du jour, trente ans après, en 2013, avec la réunion du 17 novembre orchestrée autour de Christiane Taubira par Bernard-Henri Lévy et sa revue La Règle du jeu, ou encore avec le “grand meeting de défense de la République contre les extrémismes” qu'organise, le 27 novembre, Harlem Désir, au nom du PS où il est désormais si haut placé...

Contre la commémoration consensuelle visant à émouvoir pour empêcher de penser, à manipuler pour éviter les révoltes logiques, il était salutaire qu'un documentaire, intraitable sur le fond et réussi d'un point de vue formel, se mît en travers de la route de l'imposture toujours recommencée...

Les Marcheurs, chronique des années beurs, de Samia Chala, Naïma Yahi, Thierry Leclère. Avec : Djamel Attalah, Farida Belghoul, Christian Delorme, Djida Tazdaït, Kaïssa Titous, Abdelaziz Chaambi, Azouz Begag, Rachid Taha, Magyd Cherfi...
Diffusion sur Public Sénat : lundi 18 novembre à 22 h 30, samedi 23 novembre à 22 h, dimanche 24 novembre à 18 h et lundi 25 novembre à 17h15).

Publié dans Immigration, Racisme, Vidéo

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